Interview de M. Emmanuel Falque au sujet de son dernier livre Nouvelle Lettre sur l’apologétique
Cher Monsieur Falque, nous sommes heureux de parler avec vous de votre dernier livre qui vient de paraître au Cerf : la Nouvelle lettre sur l’apologétique. Mais tout d’abord, qu’est-ce que l’apologétique ? Comment pouvez-vous la définir ?

On a en effet et souvent entendu parler de l’apologétique, mais on ne sait pas toujours ce que c’est. L’apologétique, c’est un terme qui vient de l'Écriture, dans la première épitre de Pierre. Il nous dit : « Soyez toujours “prêts pour l’apologie” (pros apologian), avec douceur et respect, devant quiconque vous demande la raison » (1 P 3, 15). Être « prêt pour l’apologie », ce n’est pas seulement se défendre, mais aussi écouter « avec douceur et respect ». Ce qu’on nommait autrefois la « défense et illustration de la foi » par la raison.
Dans les premiers temps de l’Église, il y eut les pères apologètes : Justin, Clément de Rome, Irénée, Tertullien… Il s’agissait alors de combattre contre les hérétiques. C’est la première apologétique. Au XIXème siècle il y a eu l’apologétique classique : la raison devenait le motif de la foi. Puis il y a l’apologétique moderne, de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, avec Maurice Blondel et Henri De Lubac. L’apologétique devient alors le lieu du dialogue et du discours en relation avec le monde contemporain. On se demande alors comment parler aujourd’hui de la foi. C’est dans ce dernier sens que je prends le mot « apologétique » dans cette Nouvelle lettre sur l’apologétique.
En quoi cette lettre que vous publiez est-elle alors nouvelle ?
C’est une nouvelle lettre non pas en raison de son originalité. Chacun en jugera. Mais elle est nouvelle parce qu’elle fait suite à une ancienne. L’ancienne lettre, c’est celle de Maurice Blondel. En 1893, il défend sa thèse de philosophie intitulée L’action, très critiquée à l’époque. Sans entrer sur les raisons de ces rejets, il faut comprendre qu’à cette époque on n’est pas loin de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905. Maurice Blondel pensait même être prêtre avant de commencer sa thèse. Certes il y renonce ensuite. Mais il écrit une longue lettre à Monsieur Biel, le Mémoire à Monsieur Biel, supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice à Paris, pour lui annoncer qu’il ne désire finalement plus prendre les habits du sacerdoce mais qu’il deviendra prêtre dans le monde. C’était l’annonce du concile Vatican II. C’est à cette époque, en 1896, qu’il décide donc de répondre aux critiques qui lui sont faites pour sa thèse. Il publie alors sa propre Lettre sur l’apologétique, pour défendre ses positions.
Aujourd’hui, je publie une Nouvelle lettre sur l’apologétique pour revenir dans le débat et entrer à nouveau dans le débat. Car Blondel lance une affirmation capitale au début de sa Lettre sur l’apologétique : « l’important est non pas de parler pour les âmes qui croient, mais de dire quelque chose qui compte pour les esprits qui ne croient pas ». Mais encore faut-il que ceux qui ne croient pas comptent pour nous, dans une transformation réciproque de l’un et de l’autre. En étant sans Dieu sans être contre Dieu, comme beaucoup de nos contemporains aujourd’hui, ils peuvent aussi nous aider à rejoindre notre humanité dans laquelle le Christ s’est incarné. Il faut d’abord être « homme tout court » pour être ensuite « avec Dieu ». Sinon, Dieu lui-même n’a personne à rencontrer en face de lui.
Dans ce dialogue entre croire et ne pas croire, vous vous référez aussi à Henri de Lubac. Vous évoquez Le drame de l’humanisme athée. Quelle position adoptez vous face à cette question ?
Cette Nouvelle Lettre sur l’apologétique, je l’ai en effet dédicacée à la mémoire de Maurice Blondel et d’Henri de Lubac. Ce dernier est aussi un monument de la philosophie et de la théologie catholique. Il a écrit un livre célèbre intitulé Le drame de l’humanisme athée, publié en 1944, à la fin de la première guerre mondiale. Sa démarche est essentielle, mais il faut la resituer dans son contexte. Pour Lubac, comme pour Thomas d’Aquin avant lui dans la Somme contre les Gentils, il s’agit de comprendre avant de condamner. Il expose, avant de les critiquer, le nihilisme de Nietzsche, le communisme de Marx et le positivisme d’Auguste Comte. Mais il est là devant ce que j’appellerais un athéisme tragique : le nihilisme de Nietzsche renvoie à l’époque au National-socialisme d’Hitler, et le communisme de Marx aux épopées de Staline. Henri de Lubac, au contraire, est un des fondateurs de Témoignage Chrétien. Il s’agit, en ces temps très troublés, de comprendre mais aussi de s’opposer. « Dialogue, affrontement, combat », devenait comme un programme, au moins au sortir de la guerre. Mais aujourd’hui les temps ont changé. Le dialogue doit se poursuivre, mais non plus dans l’affrontement et le combat. Il passera d’abord et principalement par le dialogue, pour trouver une « terre commune » entre celui ou celle qui croit et celui ou celle qui ne croit pas.
Puis vient une deuxième forme d’athéisme qui est celui de l’athéisme militant. C’est l’athéisme des années 1970, après mai 68. Il s’agit lors de combattre Dieu et de proclamer à la suite de Nietzsche que « Dieu est mort ». Mais dans cette forme d’athéisme, qui est celle d’un Sartre ou d’un Camus, il est encore question de Dieu.
Alors que dans l’athéisme d’aujourd’hui, que je nommerai l’athéisme cohérent, Dieu est en quelque sorte sorti du paysage. La connaissance du Dieu des chrétiens disparaît de la culture contemporaine. Le message du « Dieu amour » de l’évangile, du « Dieu fait homme », ou du « Dieu ressuscité » ne va pas de soi aujourd’hui. Voilà qui rend peut-être la situation plus difficile encore. Dieu ne peut pas s’adresser à nous en dehors de nos mots humains. Nous devons parler de lui pour qu’il nous parle. C’était plus facile quand on refusait Dieu, car au moins on parlait de Dieu !
Si la situation est si différente aujourd’hui, comment alors pouvons-nous et devons-nous parler de Dieu ?
La véritable interrogation n’est plus « qu’est-ce que Dieu ? », comme le disait Thomas d’Aquin, ni « qui est Dieu ? » comme le recherchait Nietzsche, ni « comment est Dieu ? » comme a pu le vouloir la philosophie contemporaine. C’est plutôt la question « où est Dieu ? ». C’est ce qu’on appelle la question topologique. « Y-a-t-il encore une place pour parler de Dieu ? », se demandait le théologien Eberhard Jüngel. Car il n’est pas si sûr que nos contemporains connaissent encore Dieu de nos jours, au moins le Dieu des chrétiens.
En ce sens, la pastorale compte beaucoup. Mais non pas uniquement une pastorale qui enseigne seulement aux enfants les voyages de saint Paul, mais une pastorale qui dit le Dieu amour, le Dieu incarné, le Dieu ressuscité. Un pastorale qui s’appuie sur l'Écriture, non pas pour l’imposer, mais pour la proposer et la faire connaître.
On ne pourra plus se satisfaire d’une « apologétique de l’imposition et de la conviction ». Il faut entrer dans une « apologétique de la compréhension et de la signification ». Il est nécessaire de connaître pour reconnaître. Si Saül n’avait pas persécuté le Christ, Dieu n’aurait jamais pu s’adresser à lui. Et si Saint Augustin n’avait jamais entendu parler du Dieu grâce à sa mère Monique, il ne l’aurait jamais reconnu en tombant sur l’épître aux Romains au jardin de Milan.
Il s’agit donc de trouver un terrain d’entente et de dialogue avec les non-croyants et non de leur imposer notre Dieu auquel on croit. Mais doit-on alors chercher à convertir ceux à qui on s’adresse ?
Pour vous répondre directement, je vous dirais que ce n’est pas nous qui convertissons les autres, mais Dieu qui vient à eux et à nous pour les rencontrer. J’aime beaucoup cette phrase de Karl Barth : « quiconque dirait avoir la foi, c’est déjà le signe qu’il ne l’a plus ». Car la foi, on ne l’a pas. On la reçoit.
En ce sens, une véritable apologétique ne cherchera pas seulement à changer les autres, mais aussi à me changer moi-même. Car le vrai problème de l’annonce de l’évangile aujourd’hui est qu’elle est le plus souvent unilatérale. Le croyant dit à l’incroyant « je veux que tu deviennes comme moi », ou « il est en chemin en étant sur mon chemin », mais « moi-même je ne serai jamais comme toi ». Il ne s’agit pas bien sûr de devenir incroyant, mais de recevoir quelque chose de l’autre et être transformé par lui.
Car le croyant pense souvent à tort qu’il n’y pas de sens à la vie si on ne croit pas à la vie après la mort, et donc à la résurrection. Mais le contraire peut aussi être vrai, ce que pensent et disent souvent les non-croyants. C’est justement parce qu’il n’y a rien après ma mort qu’il y a paradoxalement un sens à ma vie. Car tant que je ne suis pas mort, comme le disait Heidegger avec l’« angoisse de la mort », je peux donner un sens à ma vie pour ces jours qui me restent. La conscience de la mort, qui est le propre de l’homme, donne du poids à la vie. « Un jour de plus est toujours un jour de moins », disait le poète portugais Fernando Pessoa. Cela vaut pour le croyant comme pour l’incroyant.
Cela ne supprime en rien la proclamation de la résurrection offerte à tout homme. Mais le relèvement d’entre les morts est initié par Dieu, et non pas inventé par l’homme. Il faut donc accepter d’être un « être pour la mort » avant que d’être un « être pour la résurrection ». C’est en ce sens uniquement que la résurrection change tout.
On passe ainsi de la « bienveillance » à la « performance ». Il ne suffit plus d’accueillir autrui dans son incroyance avec bienveillance. C’est souvent une manière de se donner bonne conscience en se définissant subrepticement comme un être charitable. La performance consiste au contraire à accepter d’être transformé par autrui, même s’il ne pense pas comme moi. C’est dans cet « en commun » de notre humanité que Dieu viendra nous rencontrer pour nous métamorphoser.
Par Theo Pelisson, séminariste de 4e année
